Sahel : vers une recomposition durable des alliances régionales

Depuis la rupture consommée entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la CEDEAO fin janvier 2025, une question domine : ce divorce est-il définitif, ou une nouvelle architecture régionale est-elle en train de s’inventer sous nos yeux ? Les signaux de 2026 permettent d’esquisser trois scénarios, sans qu’aucun ne s’impose encore comme certain.

Ce que montrent les faits de l’année

Le fil des événements 2026 dessine un mouvement en dents de scie. Les 17 et 18 avril, à Lomé, les ministres des Affaires étrangères de l’AES et des représentants de la CEDEAO relancent officiellement le dialogue, avec pour ambition de poser les bases d’un cadre de coopération. Fin mai, le négociateur en chef de la CEDEAO, Lansana Kouyaté, multiplie les audiences auprès des chefs d’État des deux blocs — reçu tour à tour par Ouattara, Faye, Mahama, puis par le président burkinabè Ibrahim Traoré, qui salue des échanges « constructifs ». Mais début août, le politologue malien Agali Welé résume une réalité plus rugueuse : « le rapprochement des deux blocs est très, très difficile », tant que les dirigeants actuels restent en place.

En toile de fond, l’AES ne ralentit pas sa propre construction institutionnelle : sa force militaire unifiée dépasserait désormais les 15 000 hommes, avec des résultats déjà revendiqués dans la zone sensible des trois frontières (Mali-Niger-Burkina Faso).

Scénario 1 — La coexistence pragmatique

C’est l’hypothèse que privilégient plusieurs analystes régionaux : ni réconciliation institutionnelle, ni rupture totale, mais une recomposition fonctionnelle — coopération ciblée sur des enjeux communs (circulation des personnes, lutte antiterroriste transfrontalière, échanges commerciaux) sans réintégration politique de l’AES dans la CEDEAO. C’est le scénario que retient l’Institut Géopolitique Horizons, qui parle explicitement de « recomposition » plutôt que de réconciliation — un mot qui n’impliquerait ni retour en arrière, ni normalisation complète.

Scénario 2 — La normalisation lente

Un second scénario, plus optimiste, mise sur l’épuisement mutuel des postures de rupture. La menace terroriste, transfrontalière par nature, pousserait mécaniquement à la coordination : selon le chercheur Ahmadou Touré, les premières opérations conjointes dans la zone des trois frontières produiraient déjà des résultats concrets. Dans cette hypothèse, le format final ne serait pas un retour de l’AES dans la CEDEAO, mais un nouveau traité de coopération sécuritaire et économique entre deux blocs devenus permanents — une sorte de statut d’association durable, à l’image de ce que l’Union européenne pratique avec certains voisins.

Scénario 3 — L’enkystement de la rupture

Le scénario le plus pessimiste, et le plus documenté par les tensions persistantes de l’été 2026 : les postures se figent. L’AES, ayant investi dans ses propres institutions (banque de développement confédérale, projet de monnaie commune, force militaire intégrée), n’a plus d’incitation structurelle à revenir dans le giron de la CEDEAO — bien au contraire, chaque nouvelle institution creuse l’écart. Dans ce scénario, l’Afrique de l’Ouest se stabiliserait durablement en deux blocs rivaux, avec un risque documenté par certains analystes : les groupes armés pourraient exploiter les failles de coordination aux frontières entre les deux zones pour s’y réfugier, aggravant paradoxalement l’insécurité que la rupture était censée mieux combattre.

Ce qui départagera les trois scénarios

Trois variables seront décisives d’ici la fin de la décennie : la survie politique des dirigeants actuels de l’AES (le scénario de rupture dure dépend directement de leur maintien au pouvoir) ; la capacité de l’AES à faire aboutir concrètement sa monnaie commune, seul geste de rupture réellement irréversible s’il se concrétise ; et l’évolution de la menace sécuritaire elle-même, qui pourrait forcer la main aux deux blocs si elle continue de s’aggraver au-delà de ce que chacun peut gérer seul.

Conclusion

Aucun des trois scénarios n’est aujourd’hui acquis. Mais la tendance de l’année 2026 penche vers le premier : une coexistence pragmatique, faite de dialogues répétés sans réintégration, où la géographie et la nécessité sécuritaire imposent une coopération que la politique continue de freiner.

Sources et références

  • Studio Tamani — AES–CEDEAO : vers un nouveau départ ? (avril 2026)
  • Jeune Afrique — De la ligne dure au pragmatisme, pourquoi la Cedeao change de stratégie avec l’AES (avril 2026)
  • Guinée360 — Tensions CEDEAO–AES : Lansana Kouyaté reçu par Ibrahim Traoré (mai 2026)
  • Maliweb — Cédéao-AES : dialogue réactivé sur fond d’initiatives croisées (mai 2026)
  • Pravda Sénégal — CEDEAO/AES : « Le rapprochement des deux blocs est très difficile » (août 2026)
  • Institut Géopolitique Horizons — AES–CEDEAO : vers une coexistence pragmatique après la rupture ?

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